Ils sont arrivés à quatre au ponton. Jérôme en tête, l’organisateur, celui qui avait voulu ça depuis longtemps. Il parlait, regardait le bateau, posait des questions. Sa compagne marchait un peu en retrait, voix douce, regard attentif. Les deux autres suivaient avec la décontraction de ceux qui connaissent déjà, qui ont navigué, qui savent à peu près ce qui les attend. Ou qui le croient.
C’est le premier moment que j’observe toujours. Avant de larguer les amarres, avant même de monter à bord. Qui prend de la place, qui se tait, qui cherche les yeux des autres. Ça ne dit pas tout, mais ça dit beaucoup.
La compagne de Jérôme me l’a dit sans détour, dès le début : elle avait peur de l’eau. Elle était là pour lui, pour découvrir, mais la peur était là. Je lui ai répondu que c’était bien de le dire. Que sur un voilier, les peurs qu’on tait sont plus encombrantes que celles qu’on nomme. Que le bateau ne se renverse pas. Que mon travail n’est pas de lui dire que sa peur est infondée, mais de l’aider à voir ce qu’elle cache.
Elle a hoché la tête. On est partis.
Les deux autres, je les ai positionnés. C’est ce qu’on fait en pédagogie : on ne suppose pas le niveau, on l’évalue. Ils avaient de bonnes bases, c’était visible. Ils avaient aussi de grandes marges de progression, ce l’était moins pour eux. Je leur ai concocté un programme, des objectifs précis. Ils ont été un peu surpris. Ils pensaient plutôt à leurs vacances, aux apéros, à charrier leurs amis qui prenaient tout ça très au sérieux. Ils se sont prêtés au jeu quand même. Les apéros ont eu lieu. Et ils ont bien progressé.
C’est ce que j’aime dans les groupes d’amis. Il y a des blagues, on se charie, on rit. Et en dessous, une vraie cohésion, une vraie envie d’apprendre que personne ne formule clairement mais que tout le monde partage. Ce n’est pas le sérieux d’un stage en groupe constitué. C’est autre chose, plus souple, plus vivant.
C’est au large de Lesconil, un matin, que la semaine a basculé. Le ciel était gris, la houle commençait à se former. Le bateau gîtait bien. Elle s’est approchée de Jérôme qui tenait la barre et lui a dit à voix basse : « Tu crois que je peux le faire ? »
Elle avait peur de l’eau. Deux jours plus tôt, elle ne voulait pas tenir la barre.
« Je suis pas loin. Regarde les penons, tu les veux horizontaux. »
Elle a pris la barre. La trajectoire du bateau n’était pas régulière. Elle ne l’est jamais au début.
« C’est normal. Sens le bateau gîter. Il faut l’aimer comme ça, quand il réagit. Quand le vent force, tu le sens dans la barre avant de le voir sur l’eau. Ça ne vient pas en une heure, ni en un jour. En fin de semaine, ça ira. »
Elle a souri. Sans me regarder. Déjà les yeux sur les penons.
Quelque chose s’est retourné. Elle s’est révélée douée, vraiment douée. Plus que lui. Elle sentait le bateau, elle anticipait. Lui cherchait encore ses repères. Ce n’est pas rare, mais ça surprend toujours ceux qui le vivent. Ça les a fait sourire tous les deux.
Ils repartent tous les quatre avec l’envie de revenir. Elle, avec quelque chose qu’elle n’attendait pas.
Ce récit est tiré d’un stage de voile privatisé entre amis en Bretagne Sud. Si vous reconnaissez quelqu’un ici, les dates pour l’été 2026 sont encore ouvertes.
Avant de partir :
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