Nommer une course : la Route du Rhum face à son héritage

Nommer une course : histoire, symboles et angles morts de la Route du Rhum

La course au large aime à se présenter comme un espace hors du temps, où seuls compteraient l’engagement, la maîtrise technique et la confrontation aux éléments. Pourtant, aucune pratique sportive n’existe en dehors des récits et des symboles qui la nomment. Nommer une course, tracer une route, donner un point de départ et une ligne d’arrivée, c’est déjà raconter une histoire et choisir, consciemment ou non, ce que l’on décide d’en dire ou d’en taire.

La Route du Rhum, épreuve emblématique, relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre en convoquant, par son nom même, un produit très associé à l’histoire atlantique et à l’histoire coloniale. Or, cette association pose question. Il ne s’agit pas de disqualifier la course ou l’engagement des marins qui s’y confrontent, mais d’interroger la cohérence entre le récit proposé et la réalité historique à laquelle on fait référence.

En effet, le rhum n’est pas un symbole neutre et l’Atlantique n’est pas un simple espace de jeu. Derrière la traversée sportive se dessinent des héritages économiques, sociaux et politiques largement absents du discours public entourant l’épreuve. Cet article propose donc de revenir sur ces angles morts, non pour distribuer des jugements, mais pour réfléchir à ce que la course au large raconte d’elle-même et à ce qu’elle pourrait gagner à regarder en face si elle souhaite rester une pratique d’exigence, de lucidité et de responsabilité.

Cet article, je le pense comme un complément ou une modeste brique au travail de Stan Thuret et à l’association La Vague qui réfléchit à l’avenir de la course au large dans un monde contraint par les ressources écologiques. Il me semble utile d’y intégrer la dimension historique.


Nommer, ce n’est jamais innocent

Dans le sport comme ailleurs, les mots ne font pas que nommer : ils orientent la perception et structurent nos imaginaires. Qu’il s’agisse d’utiliser des lieux, des personnages ou des symboles, nommer revient toujours à sélectionner une lecture du monde plutôt qu’une autre.

La course au large, souvent présentée comme une confrontation entre l’homme et les éléments, n’échappe pas à cette logique. Elle s’inscrit dans une tradition maritime européenne marquée par l’exploration, le commerce, la conquête et, plus largement, par l’histoire des navigations atlantiques. Même lorsque ces références ne sont plus revendiquées, elles continuent de structurer les récits, les représentations et les mises en scène contemporaines.

Dans ce contexte, le choix du nom Route du Rhum n’est pas anodin. Il convoque un produit, une géographie et un imaginaire précis : celui des Antilles, du commerce transatlantique et d’une certaine idée de l’exotisme maritime. Ce faisant, il suggère l’existence d’une “route”, comme si celle-ci allait de soi, comme si elle relevait d’une évidence historique partagée. Or, cette évidence mérite d’être interrogée.

Nommer une course à partir d’un produit issu de l’économie coloniale revient à mobiliser une mémoire partielle, souvent édulcorée, où l’objet subsiste tandis que les conditions de sa production disparaissent. Le mot fonctionne alors comme un raccourci bien pratique : il évoque un ailleurs, une tradition, une continuité, sans jamais expliciter ce qu’il charrie réellement.

Interroger le nom de la Route du Rhum ne consiste donc pas à traquer une faute ou à imposer une relecture morale du passé. Il s’agit plutôt de rappeler que la voile, comme toute pratique culturelle, gagne en profondeur lorsqu’elle accepte de regarder les héritages qu’elle mobilise. À défaut, le risque est de transformer l’histoire en décor, et le langage en simple outil promotionnel, déconnecté de toute exigence de compréhension.


Grandir avec la course au large

Pour ma génération, la course au large s’est d’abord imposée au travers de grandes figures. Dans les années 1980 et 1990, les figures de Philippe Poupon, de Florence Arthaud, de Loïck Peyron et tant d’autres incarnaient un mélange d’aventure, de courage et de liberté. Leur talent semblait ouvrir un monde lointain, presque irréel, que l’on découvrait à travers les images de nos vieux téléviseurs. La mer y apparaissait immense, lointaine, indomptée et les marins, solitaires et déterminés. Il était difficile de ne pas s’y projeter. C’est ainsi qu’a grandi en moi, l’aspiration de la voile et de la course au large.

Ce récit n’était pas seulement sportif. Il était profondément héroïque. L’exploit y prenait une dimension quasi initiatique, où l’engagement total semblait donner accès à une forme de vérité rare. La disparition de Loïc Caradec lors de la Route du Rhum de 1986, drame humain terrible, s’est inscrite dans ce cadre narratif. Tragiquement, elle a renforcé l’idée que l’héroïsme avait un prix, que certains ne revenaient pas, et que c’était précisément ce risque ultime qui conférait à la course sa grandeur.

Avec le recul, ces souvenirs me laissent un goût plus ambigu. Non parce que ces marins n’auraient pas été à la hauteur, ils l’étaient indéniablement, mais parce que le récit qui les entourait fonctionnait comme une construction collective. Une société avide d’épopées projetait sur la course au large une attente de grandeur, mais ceci au prix de simplifications ou même d’omissions. Peu importait que l’histoire soit incomplète, pourvu qu’elle alimente un roman rassurant et mobilisateur.

Cette prise de conscience ne conduit pas au rejet de la voile, bien au contraire. Elle marque plutôt un déplacement. Le besoin de toucher la réalité, de comprendre ce qui est réellement en jeu, de construire une motivation ancrée dans le réel plutôt que dans le mythe. C’est dans cette tension, entre attachement profond à la course au large et refus des récits mensongers, que s’inscrit la réflexion que je propose ici : non pour détruire un imaginaire, mais pour le transformer, afin que la Route du Rhum puisse être regardée autrement, avec lucidité, responsabilité et fidélité à la vérité de son histoire.


La « Route du Rhum » : une route historiquement discutable

L’expression même de « route » suggère un tracé répété, inscrit dans la durée. Elle renvoie à l’idée d’un axe commercial identifiable, structurant des échanges réguliers entre deux espaces. Appliquée au rhum, cette notion appelle pourtant à la prudence. Car si le rhum est bien un produit né des sociétés coloniales antillaises, la circulation qui l’a rendu central dans l’économie atlantique ne correspond pas au trajet que la course contemporaine prend.

Historiquement, le rhum, ou sa forme première, le tafia ou la guildive, s’inscrit dans une économie d’exportation. Il circule majoritairement des Antilles vers l’Europe, en particulier vers les ports français, britanniques et néerlandais qui structurent le commerce colonial aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. C’est ce flux retour qui fait du rhum un produit de consommation métropolitaine et un élément de richesse pour les armateurs et négociants européens.

Le sens de la traversée proposé par la Route du Rhum de Saint-Malo vers la Guadeloupe inverse donc la logique économique de l’époque coloniale. Il ne correspond ni au trajet principal du produit, ni à la dynamique commerciale qui a façonné l’Atlantique moderne. Cette inversion n’est pas en soi une erreur, mais elle révèle un glissement : la route n’est plus une réalité historique, elle devient une histoire qu’on raconte, qu’on se raconte, une narration.

Ce glissement est d’autant plus significatif que la traversée directe Europe–Antilles, si elle a bien existé, n’était pas le cœur du système atlantique. L’économie coloniale repose avant tout sur un ensemble de circulations liées, aujourd’hui regroupées sous le terme de « commerce triangulaire ». Dans ce système, la route la plus structurante et la plus violente est celle qui relie l’Afrique aux Amériques par la déportation massive de populations réduites en esclavage. Or, cette dimension centrale disparaît entièrement du récit associé à la course.

En réduisant l’Atlantique à un axe linéaire reliant un port européen à une île antillaise, la Route du Rhum simplifie une histoire autrement plus complexe. Elle remplace un espace traversé par des rapports de force et des exploitations par une mer neutre, terrain de jeu sportif et de performance individuelle. Ce choix narratif n’est pas accidentel : il permet de célébrer l’aventure maritime sans avoir à interroger les conditions historiques qui ont rendu cette aventure possible.

La « route » de la Route du Rhum n’est donc pas fausse, mais elle est partielle. Elle privilégie une lecture confortable de l’histoire, où le mouvement, la traversée et l’exploit subsistent, tandis que les structures économiques et humaines qui ont donné naissance au rhum s’effacent du champ de vision.


Le rhum, un symbole impossible à neutraliser

Le rhum occupe une place singulière dans l’imaginaire occidental. À la fois produit festif et emblème maritime, il est souvent présenté comme un héritage exotique, détaché de ses conditions d’apparition. Cette neutralisation symbolique est pourtant historiquement intenable. Le rhum n’est pas un simple alcool parmi d’autres : il est indissociable de l’économie de plantation coloniale qui l’a produit.

Issu de la transformation des sous-produits de la canne à sucre, le rhum apparaît dans les Antilles françaises au XVIIᵉ siècle. Les plantations de canne à sucre reposent sur la mise en esclavage massive de populations africaines, arrachées à leurs sociétés et contraintes à un travail exténuant dans des conditions de violence extrême. Le rhum est ainsi un produit dérivé d’un système économique fondé sur la déportation, la contrainte et la racialisation du travail.

Cette réalité constitue le cœur même de la prospérité coloniale antillaise et de l’enrichissement de nombreux ports européens. Saint-Malo, point de départ de la course, s’inscrit pleinement dans ce dispositif atlantique, par ses armateurs, ses réseaux commerciaux et sa participation à l’économie négrière. Là encore, il ne s’agit pas de porter un jugement sur un port ou de distribuer des responsabilités passées, mais de rappeler une inscription structurelle dans un système largement partagé à l’échelle européenne.

Or, dans le récit contemporain de la Route du Rhum, le produit subsiste tandis que le système disparaît. Le mot « rhum » semble déconnecté, évoquant le voyage, l’aventure et une forme de convivialité, sans jamais rappeler ce qui a rendu son existence possible. S’il a perdu de son succès, le produit est revenu à la mode grâce aux cocktails, et il est célébré, parfois esthétisé, tandis que les rapports de domination qui l’ont produit sont relégués hors champ.

Neutraliser le rhum, c’est selon moi neutraliser l’histoire. Ce n’est pas une entreprise consciente ou malveillante, mais le résultat d’un récit construit pour être consensuel, compatible avec un événement sportif populaire que les Français adorent. Pourtant, cette neutralisation a un coût : elle empêche toute lecture critique de l’imaginaire mobilisé et réduit l’histoire coloniale à un arrière-plan, sans épaisseur ni conflictualité.

Reconnaître le rhum comme un symbole chargé n’implique pas de le bannir, mais d’en assumer la complexité. À défaut, la course au large risque de continuer à s’appuyer sur des références historiques vidées de leur substance, au moment même où la société attend de ses pratiques culturelles qu’elles fassent preuve de davantage de cohérence et de lucidité.


Les angles morts du récit : Afrique et sociétés colonisées

En réduisant l’Atlantique à une traversée directe entre l’Europe et les Antilles, la course efface presque entièrement l’Afrique du champ de représentation, alors même que celle-ci constitue un pivot essentiel de l’histoire atlantique moderne.

Dans le système colonial qui a vu naître le rhum, l’Afrique n’est pas une périphérie, mais un nœud. C’est depuis ses côtes que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont déportés vers les Amériques, au cœur d’un commerce fondé sur la déshumanisation et la violence institutionnalisée. Cette route Afrique-Amériques est la plus structurante du système, tant sur le plan économique que démographique et social. Pourtant, elle disparaît totalement du récit sportif contemporain.

Cette absence n’est pas anodine. Elle permet de construire un imaginaire maritime simplifié, débarrassé de ses dimensions les plus dérangeantes. L’Atlantique devient un espace abstrait, neutre où seuls comptent la performance, la maîtrise et l’endurance individuelle. Les sociétés qui ont été traversées, exploitées ou détruites par les circulations atlantiques sont reléguées hors champ, comme si elles n’avaient jamais existé.

Cet effacement concerne également les sociétés colonisées des Amériques. Avant même l’installation des plantations, les îles antillaises étaient habitées par des peuples autochtones, notamment les Kalinas. Leur disparition progressive, conséquence des violences coloniales, des maladies et de la dépossession des terres, constitue l’un des premiers chapitres de l’histoire atlantique. Là encore, cette réalité ne trouve aucun écho dans le récit associé à la course, qui privilégie une vision tardive, déjà stabilisée, des territoires traversés.

En laissant hors du cadre l’Afrique et les sociétés colonisées, la Route du Rhum s’inscrit dans une logique mémorielle sélective. Elle ne nie pas explicitement l’histoire, mais elle la simplifie jusqu’à la rendre inoffensive pour le grand public. Ce type de récit permet de conserver les symboles et les paysages, tout en évitant d’affronter les ruptures, les violences et les asymétries qui les ont produits.

Interroger ces angles morts ne revient pas à exiger que chaque événement sportif devienne un lieu de commémoration ou de repentance. Il s’agit plutôt de reconnaître que l’absence de certaines histoires n’est pas neutre. Elle participe d’une construction mentale qui, volontairement ou non, privilégie une lecture simplifiée du passé et limite la possibilité d’une compréhension plus complète de l’espace dans lequel s’inscrit la course au large.


Guadeloupe : arrivée sportive, absence mémorielle

Dans le récit de la Route du Rhum, la Guadeloupe constitue l’aboutissement de la traversée, le lieu où s’achève l’épreuve sportive. Pourtant, en dehors de cette fonction d’arrivée, le territoire guadeloupéen reste absent en tant que sujet historique et politique.

La Guadeloupe apparaît avant tout comme un espace d’accueil touristique et de célébration, intégré au dispositif événementiel de la course. Les paysages, le climat et l’insularité participent à la mise en scène d’un ailleurs désirable. Qu’en est-il de l’histoire sociale et coloniale du territoire ? Cette réduction du territoire à son rôle exotique et symbolique s’inscrit dans un regard collectif de l’époque coloniale.

La vérité est que la Guadeloupe n’est pas un simple point d’arrivée. Elle est un espace jalonné par des siècles de colonisation, de mise en esclavage, de résistances et de recompositions sociales. Les sociétés qui y vivent aujourd’hui portent encore les traces de cette histoire. Or, ces réalités restent largement invisibles dans le cadre de l’événement sportif.

Cette invisibilisation ne relève pas d’un choix explicitement formulé. La course met en avant le parcours du skipper, la difficulté de la traversée et la performance individuelle, tandis que le territoire d’arrivée demeure un décor. La Guadeloupe est ainsi mobilisée comme espace festif et magnifique sans être reconnue comme espace historique.

En dissociant la performance sportive de l’histoire du territoire qui la reçoit, le récit de la Route du Rhum reproduit à sa façon l’absence de prise en compte par la France métropolitaine de l’existence et de la mémoire propres de l’outre-mer.

Reconnaître la Guadeloupe autrement que comme une ligne d’arrivée ne supposerait pas de transformer la course en exercice mémoriel. Cela impliquerait simplement d’accepter que la course au large, lorsqu’elle s’inscrit dans des territoires chargés d’histoire, ne peut se contenter d’une lecture strictement sportive sans appauvrir le sens de ce qu’elle met en scène.


Vers une exigence renouvelée de la course au large

Interroger le nom, le tracé et les symboles de la Route du Rhum ne revient pas à contester la légitimité de la course ni l’engagement de celles et ceux qui s’y confrontent. Je reste un fervent admirateur de tous les navigateurs qui affrontent cette course au large et je garde en moi l’envie et l’espoir, peut-être un jour d’en faire partie. Il s’agit plutôt d’acter d’un décalage croissant entre l’exigence revendiquée par la course au large et la simplicité du récit qui l’accompagne. À mesure que les pratiques évoluent, que les contraintes environnementales s’imposent et que les sociétés questionnent leurs héritages, les angles morts deviennent plus visibles.

La course au large se présente volontiers comme un espace de lucidité, où l’on ne peut tricher ni avec la mer ni avec soi-même. Cette lucidité, pourtant, ne saurait se limiter à la seule dimension technique ou sportive. Elle concerne aussi les cadres symboliques dans lesquels la pratique s’inscrit. Continuer à mobiliser des références historiques sans en interroger le sens revient à figer la course dans un imaginaire de moins en moins en phase avec les attentes contemporaines.

Une approche plus exigeante de la course au large ne consisterait pas à moraliser le sport ni à transformer chaque épreuve en manifeste. Elle supposerait, plus modestement, d’accepter que les mots comptent, que les routes racontent quelque chose, et que les territoires traversés ou atteints ne sont jamais neutres. Assumer cette complexité pourrait au contraire renforcer la portée de la course, en lui donnant une profondeur supplémentaire, à la hauteur de l’effort qu’elle exige de ses participants.

Dans cette perspective, la Route du Rhum apparaît moins comme un problème que comme un révélateur. Elle montre combien la course au large reste attachée à des récits construits dans un autre contexte historique, et combien ces récits méritent aujourd’hui d’être revisités. Pas pour être effacés, mais pour être compris et enrichis.

La voile a toujours été un art de l’adaptation : adaptation aux éléments, aux contraintes, aux limites humaines. Il n’est pas absurde de penser qu’elle puisse également s’adapter dans la manière dont elle se raconte. Non pour renier son histoire, mais pour l’assumer pleinement, dans toute sa complexité, et continuer à faire de la course au large une pratique d’exigence, de cohérence et de lucidité.